INTERVIEW STEVEN WILSON ET MIKAËL AKERFELD (OPETH)

Hard'n'Heavy (mai 2001)

PORCUPINE TREE + OPETH

La relève

 

Opeth et Porcupine Tree sur une même scène, c'est exceptionnel, voire unique. Et comme nous chez Hard N'Heavy, on adore ces deux groupes, nous avons fait le déplacement jusqu'en Suède pour assister à l'événement.

 

Boras avec ses cent mille habitants est une jolie petite ville étudiante de l'ouest de la Suède, située à 37 km de Göteborg. Jolie mais pas très rock'n'roll. Pas étonnant donc que la seule salle de concert de l'endroit, nommée Kashmir et pouvant contenir au mieux 300 personnes, soit en fait dans l'enceinte… d'un restaurant ! A l'entrée, une petite affiche discrète y annonce le concert, ce soir, de Porcupine Tree aux côtés d'un Opeth qui n'a pas joué dans son pays d'origine depuis cinq ans. Porcupine Tree , en bon vieux routier, a son propre ingénieur du son et sur scène suffisamment de matériel pour sonoriser les Chœurs de l'Armée Rouge si nécessaire. Avec un kit de batterie que l'on croirait tiré du catalogue Playskool et le peu de place que l'on a daigné leur laisser sur une scène déjà pas très vaste, les guitaristes d'Opeth, Mikaël et Peter, essayent de masquer leur évidente anxiété . On aura même droit à un remake backstage de Wayne's World, du genre " nous ne sommes pas dignes " des deux Scandinaves prêts à tout remballer pour rentrer chez eux face à la puissance et à la clarté impressionnante du son de Porcupine Tree . Le problème est que leur cinquième album Blackwater Park est en train de ramasser tous les suffrages et que le groupe doit jouer sur la scène principale du Wacken Open Air cet été non sans avoir effectué une tournée US - là aussi une première - de deux mois aux côtés d'Amorphis puis de Nevermore. " C'est étrange ", nous avoue d'ailleurs à demi-mot le chanteur guitariste Mikaël Akerfeld. " Nous n'avons peut-être fait que 40 concerts en dix ans d'existence. Et là, d'un seul coup en huit semaines, nous allons doubler ce chiffre. Je suis d'ailleurs assez anxieux car nous n'avons jamais fait quelque chose comme cela auparavant. Au moins sommes nous sûrs d'être hyper carré avant d'arriver au Wacken ".

 

QUEL MANAGER ?

Drôle de voir un Steven Wilson demandant, par la suite, à Mikaël où sont son manager, son ingénieur du son et son merchandising et voir ce dernier lui répondre innocemment : " Euh… On n'en a pas . " D'ailleurs, malgré tout son aplomb et leur évidente complicité, on ne peut s'empêcher de remarquer une évidente gène de la part de Mikaël. Il y a moins d'un an, il n'était encore qu'un fan transi de Porcupine Tree et il avoue avoir encore du mal à se faire à l'idée que son idole d'hier est devenu son ami d'aujourd'hui. Après avoir réussi à coincer les deux lascars backstage et que Steven a catégoriquement refusé que Mikaël allume une cigarette tant qu'il était dans la même pièce, nous avons entamé une petite conversation à bâton rompu sur les rapports ô combien houleux entre metal et progressif.

 

Steven, comment as tu abordé ton travail avec Opeth ? C'était la première fois que tu travaillais avec un groupe metal, extrême qui plus est…

SW : C'est clair qu'au niveau du chant typé " death " je ne pouvais pas vraiment les aider. Nous avons plus travaillé sur la voix, les harmonies vocales et les textures de guitares. La différence avec Fish par exemple est qu'il n'est " qu'un " parolier. Il fait totalement confiance à la personne avec qui il travaille pour ensuite accoucher du reste, y compris la musique. Sur son ensemble, j'ai dû aussi bien le produire que soigner les arrangements ou jouer de la guitare. Avec Opeth, j'avais affaire à des musiciens à la personnalité déjà bien affirmée.

 

La passion de Mikaël pour le rock progressif est bien connue. Est-ce que cela a été pour Steven l'occasion de découvrir un peu plus le metal?

Mikaël Akerfeld : un jour, je l'ai pris à part dans le studio avec une pile de CDs. Je lui ai fait écouter le premier At The Gates et il a grimacé. Par contre il a adoré Bathory.

SW : Qu'est ce que c'était ce disque que tu m'as fait écouter ? Ah oui The Return. C'était tellement primaire !

 

Je suppose que tu es conscient qu'en te rapprochant du milieu metal , tu ne vas pas te faciliter les choses ! Déjà en tant que groupe de progressif...

SW: Je t'arrête tout de suite. Si tu parles de progressif, je veux que nous parlions de RADIOHEAD ,de MARILLION ou même d'OPETH. C'est a dire des groupes qui ont nourri leur musique d'influences diverses et qui n'hésitent pas à absorber toutes sortes de styles. Pour moi , un groupe comme TRANSATLANTIC, est l'antithèse de ce que doit être le rock dit progressif .C'est à dire des gens qui ne se posent aucune limite . Eux , on a l'impression qu'ils n'ont rien écouté de neuf depuis 1972 !"....

MA : malgré tout le respect que j'ai pour eux, des groupes dits de metal progressif comme Dream Theater ou fates Warning sont limités.

SW :"Pour revenir à ta question , je vois ou tu veux en venir et j'en suis bien conscient. Mais de toutes façon , que ce soit au sein de la scène progressive ou metal , je crois que nous continuerons a être un cas a part. Des groupes très fort comme CHILDREN OF BODOM ou CRADLE OF FILTH correspondent à un public plus jeune qui recherche un certain type d'image , un véhicule pour leur désir d'émancipation. PORCUPINE TREE aussi bien qu'OPETH ne correspondent pas à cet état d'esprit et sont de toute façon plus pour un public plus mature.

 

Tu as donc produit " Blackwater Park " d'Opeth et tu as insisté pour jouer avec eux ce soir. Tu as choisi personnellement Anathema pour ouvrir pour vous au Sheperd's Bush à Londres le 11 mai prochain. Steven Wilson se prendrait il soudain de passion pour le metal ?

SW : Tu sais, j'ai 32 ans et il n'est jamais trop tard pour s'y mettre. A posteriori, Lightbulb Sun était un album très introspectif. Il a été directement composé après Stupid Dream et ses morceaux ont donc plus de deux ans. Aujourd'hui les choses ont bien changé. Mes influences également. Et tous ces groupes que j'ai découverts récemment comme Meshuggah ou même mon travail avec Opeth vont avoir un poids certain dans mon prochain disque.

MA : Steven m'a fait écouter des versions démos de nouveaux titres et j'étais presque choqué : c'est du metal ! et pendant les trois semaines qu'il a passées avec nous en Suède, nous nous sommes appliqués à lui apprendre à bien prononcer le mot " eviiiiil " avec la pose appropriée.

 

PETITS DOIGTS ROUILLES

Avec donc les doigts un peu rouillés et une musique qui sur disque est pleine d'atmosphères et de doux passages acoustiques, ce concert pouvait légitimement faire figure de test. Unique sur disque, Opeth doit encore faire la preuve qu'il peut retrouver cette magie en live. Surtout que les choses commencent mal : une fois arrivés sur scène, les suédois se rendent compte qu'avec environ 3 cm chacun pour se placer, ils ne peuvent pas réellement bouger à moins de risquer d'éborgner leur voisin avec leur manche d'instrument ! Pourtant avec un " White Cluster ", extrait de l'album précédent " Still Life ", d'ouverture de plus de dix minutes (en plus d'une heure le combo ne jouera que 6 morceaux !), ils n'ont pas choisi la facilité. Cependant, pour un groupe qui n'a pas fait de concert depuis le mois de décembre, le set est étonnamment carré. Certes, ils y a les inévitables pains et un chant clair pas toujours très juste. Mais ils ont pour eux la majorité du public présent, un aspect metal amplifié par la scène et un lieu du crime parfait en la forme de ce petit club mal éclairé, à la charpente en bois rustique. Le plus énervant reste un Mikaël Akerfeld qui réussi sans le moindre effort à avoir la voix d'outre tombe la plus abyssale d'Europe du Nord. Ce qui ne fait que renforcer la noirceur de sa musique. Et même quand Opeth interprète une pure ballade (" Credence "), il ne se dépare jamais de ses sombres habits. " Fifa " comme ils disent là bas : la Suède a encore frappé.

 

IL ETAIT TEMPS

Il est plus de 23 heures quand Porcupine Tree monte enfin sur scène. Il était temps : cela fait plus d'une demi-heure que l'on subit les coups de boutoir d'un disque de trance minimaliste et un petit rigolo a tellement abusé de la machine à fumée que l'on ne distingue pas à plus de mètres de soi. Sans jamais quitter une petite paire de lunettes rondes aux verres fumés et jouant pieds nus, Steven Wilson se sent à la maison. Confortablement installé, il fait ce qu'il veut. Quitte à faire le grand écart avec une set-list presque totalement axée sur ses trois derniers albums (soit les plus " commerciaux ") et un concert se finissant sur trois instrumentaux dont le très Pink Floydien " Voyage 34 " (où une voix décrit par étape le premier trip sous L.S.D. d'un étudiant). Chaque musicien profitera pour se lâcher, entre le très laconique (et ex-Japan) Richard Barbieri aux claviers et Chris Maitland, dont la batterie ressemble à un arbre de Noël tellement elle est équipée.

 

FILS DU METAL

En purs fils du metal qu'ils sont, les membres d'Opeth entraînent par la suite toute une petite troupe hétéroclite constituée de petites amies, de promoteurs, de musiciens (dont Anders et Jonas de Katatonia que HNH a ces derniers temps la mauvaise habitude de croiser tout le temps) à continuer sur leur lancée dans sa chambre d'hôtel. Ce qui se traduira par un irréel quiz sur le hard rock des années 70 et 80 entre Mikaël et son ami Leif Edling (oui, le bassiste de Candlemass !) où chacun tour à tour se mettra à interpréter une sorte de karaoké remporté haut la main par le chanteur d'Opeth qui séchera tout le monde en entonnant à tue-tête " Gimme Your Love " de MSG. En digne citoyen de sa Majesté, Steven Wilson de nouveau pieds nus se sera contenté de passer dire une dernière fois au revoir à tout le monde avant d'aller sagement se coucher. L'heure où le leader de Porcupine Tree se tatouera un pentacle sur le torse tout en portant des brassières à clous n'est donc pas encore arrivé…