Harmonie Magazine, n°24, décembre 1994:

 

UP THE DOWNSTAIRS:

Alors là, attention, danger, nous rentrons dans la quatrième dimension du rock dit progressif. Les fans de Hawkwind, Ozric Tentacles et autres Gong, eux, ne seront qu'à demi-surpris mais les autres ... ouh là là ! Rappelez-vous le traitement que It bites avait fait subir à notre chère musique ... Un remède de cheval qui avait enchanté les uns et tirer la tronche aux autres ... Et bien ce que PORCUPINE TREE a fait avec le rock spatial et allumé des anciens vaut son pesant de cacahuètes interstellaires, croyez-moi ! Surtout que ce briton branque a inclus une techno d'enfer dans ses plages de synthés. Cà décoiffe de droite vers la gauche et enfin, je me dis que l'on peut danser sur une musique pas trop tartignolle passée la trentaine sans avoir l'air dépassé et surtout en restant "prog'" dans l'âme et là, avouons-le, ce disque nous fournit un excellent alibi ! Quand elle le veut et si nous enlevons nos oeillères, notre musique préférée peut être à la mode et plaire aux masses "acidifi housifiées, rapifiées" (que sais-je encore ?).

J'ai l'impression de faire tache ou tout au moins de jurer dans le décor mais PORCUPINE TREE a oublié d'être bête et arrive à marier la dance la plus techno et agressive (rythmes robotiques à l'appui) aux plus beaux épanchements floydiens. Steve Wilson, c'est de lui et lui seul dont il s'agit (ô miracle, ce n'est pas un groupe mais un homme qui fait tout çà, tout seul, mazette ...!),possède une voix qui imite allègrement Roger Waters. Imaginez un peu le morceau "Us" de Pink Floyd, avec guitare spatiale, ambiance baba-love garantie 100% et tout, et tout ... Bon; voilà, vous y êtes; maintenant, rajoutez une boîte à rythmes, saupoudrez de nappes synthétiques inquiétantes, quelques voix gutturales d'hommes de l'espace, des poussières d'étoiles sonores tombant à gauche et à droite, un tintinnabulement agaçant, un sonar par ici, une femme qui se met à discuter par là, une machine à écrire, un soupçon de chant grégorien, ... J'arrête là ? Vous voyez bien, c'est le bazar organisé ! C'est Kraftwerk contre Enigma (sacrilège !) interrompus par Pink Floyd lorsque tout à coup Hawkwind et ses glaives-guitares viennent mettre de l'ordre dans ce chaos pourtant merveilleusement musical. Est-ce que je me fais bien comprendre ? Cette musique peut faire planer et danser à la fois, elle emprunte aux cycles de Tangerine Dream et pourrait pourtant faire un malheur en boîte ! Dans le style "ambiant-techno" à la sauce baba-cool, on nage en pleine interpénétration des genres et des époques et c'est ... génialement jouissif !

Il y a de tout là-dedans. Ce disque, c'est la vieille malle découverte dans le grenier, on l'ouvre et ce sont mille trésors qui surgissent. Le progressif, c'est la marche en avant de plusieurs styles qui se réunissent et se consolident. Alors PORCUPINE TREE apporte une sacrée pierre d'angle à partir de laquelle pas mal de répertoires nouveaux vont voir le jour, vous pouvez en accepter l'augure.

Comme dirait l'autre: "Osez !". Oui, osez mes amis, cette musique est d'une richesse inouïe. Vous aurez la sensation du chercheur d'or ayant trouvé le filon et n'ayant pas assez de ses mains pour ramasser toutes les pépites. Plongez dans "Up the downstairs", immergez-vous jusqu'à vous faire péter les poumons et pas besoin de champignons, ce disque-là est un shoot pur de bonheur malicieux, sain et naturel, né d'un cerveau ingénieux de musicien chevronné: bravo, Mr. Wilson.

Je ne développerai aucun morceau en particulier, cet album étant à prendre d'un bloc. Il s'écoute d'un seul jet et vous aurez du mal à passer à autre chose. Cet assemblage d'influences et de sonorités démentielles donne un ensemble tellement beau, surprenant, planant, chaud, agressif, rageur mais aussi calmant/excitant, synthétique/humain, chaud/froid que je ne saisplus quoi dire de plus ... objectif !!

 

THE SKY MOVES SIDEWAYS:

A peine fini cet article ô combien élogieux pour une musique qui le mérite vraiment, nous recevions la nouvelle petite merveille de S. Wilson. Un bébé assagi de prime abord et semblant profiter de la nouvelle vague qui sévit actuellement. Un mélange de dance, de techno, d'ambiant-house bien actuel lié au psychédélisme des ancêtres et à la folie jubilatoire des groupes seventies de Barjoland (Gong, Hawkwind et Can en tête) sans oublier le Floyd d'avant-hier, d'hier et d'aujourd'hui. Bon, je ne vais pas vous refaire la chronique de "Up the downstairs" mais PORCUPINE TREE a le "truc" pour satisfaire plusieurs couches de la population rock du moment. On peut danser, on peut planer; vision étrange que celle d'un bab' écroulé chez lui dans l'odeur d'encens et survolant les accords et la voix gilmourienne de "The sky moves sideways", part one, et, en même temps, même heure, autre décor, jeune de maintenant, baskets sans lacets, casquette àl'envers, tourbillonnant tel un dervish, le regard extatique, largué dans une autre dimension sur la piste d'une boîte surdimensionnée ! PORCUPINE TREE cite dans ses inspirations Bjork, la petite fée islandaise, The Orb, autre déjanté des samplers, Blue Nile ou encore Talk Talk mais aussi Talking Heads, Prince et K. Bush. Mélange abominable d'un sorcier fou qui aurait oublié de citer Steve Hillage auquel de nombreux emprunts de guitare sont soustraits. PORCUPINE TREE serait-il en train de réaliser un rêve jusqu'alors impossible ? Celui de mélanger les vieux jeunes qui ont connus les 70's et les jeunes vieux, revenus de tout et s'assourdissant en planant sur les assauts robotiques du nouveau space-rock, devenu "ambient-transe" !! Reflet d'une époque où les hommes ne jurant que par la technique et la science ont néanmoins un besoin impérieux de retourner aux origines pour s'affirmer en tant qu'êtres humains ayant des sentiments. En cela, toutes ces nouvelles machines à faire des sons, donc de la musique, semblent, semblent réussir le tour de force de se rapprocher d'une idée et d'une philosophie musicales qu'on croyait disparues à jamais. Mais enfin, tous ces enfants hallucinés, envoûtés, "largués", "défoncés" dans ces raves oniriques ne sont-ils pas ceux, réels ou spirituels, des parents qui ont connu Woodstock, Amougies, Wight ou Orange ?

Je sais que je m'éloigne du sujet mais expliquez-moi alors pourquoi ces dizaines de milliers de gens de tout âges aux récents concerts du Floyd ?! Notre époque a besoin à nouveau d'amour et de musique et PORCUPINE TREE nage dans ce trip musical, détonnant brassage des 70's et des 90's.

Elargissez votre champ de vision sur le "progressif", essayez au moins "Up the downstairs" ou, peut-être plus facile pour un novice, "The sky ...", et allez planer en paix ! Que vous aimiez le prog, le psyché, la dance, le rock cosmique, l'ambient, les synthés, les samplers, la défonce, les citrouilles ou les bonbons à la menthe, les costards-cravattes ou les chemises à carreaux, l'hiver ou l'été, PORCUPINE TREE ne vous laissera JAMAIS insensible !

Pour compléter ce tour d'horizon de l'oeuvre "Porcupinienne", je ne pouvais passer sous silence l'arrivée en notre rédaction, à l'heure où je terminais mes critiques enthousiastes voire sociologiques, des deux premiers CD de Maître Wilson, datés de 91 et 93. Joie subite qui ne sera pas ternie à l'écoute immédiate de la génèse de mes chouchous du moment. Il s'agit de "Voyage 34", une demi-heure toute ronde (seulement) où la façon "PORCUPINE TREE" se met en place et laisse augurer d'un avenir rieur, suivi de "In the suday of life", énorme space-opéra de 75 mn cette fois, qui possède déjà les atouts décrits plus haut. Un généreux délire mélangeant de nombreux genres d'où ressort surtout l'écoute initiatique et répétée de l'oeuvre entière du Floyd. Un peu moins robotique que ces successeurs, "In the sunday ..." contient un plus grand nombre de passages purement stratosphériques et surtout des airs que l'on peut retenir facilement. L'aspect "dance" viendra plus tard, c'est évident, bien que déjà présent. Il ne représente pas l'attrait primordial qui saute aux oreilles à l'écoute d'"Up the downstairs".

Je ne saurais trop vous conseiller l'achat d'au moins un des quatre CD: le meilleur ? "Up the downstairs" à mon goût semble le choix le plus judicieux ... Si vous êtes curieux, musicalement parlant, vous ne pouvez passer à côté d'un tel panachage galactique. Essayer, c'est l'adopter, comme disait l'autre ...

 

Bruno Versmisse