HARD'N'HEAVY, n° 88, janvier 2003:

 

PORCUPINE TREE

ANAMORPHOSE

C'est un peu l'heure des comptes pour PORCUPINE TREE. In absentia chamboule, une fois de plus nos idées sur ce qu'est la chose de Steven WILSON. C'est aussi l'album qui grâce à la machinerie major company enfin derrière lui, lancera ou brisera le groupe.

Lui n'a pas changé, physiquement du moins, ses éternelles petites lunettes rondes à verres fumés qu'il ne quitte jamais, bien qu'il fasse pratiquement nuit dehors. Ce petit air indéniablement british dans sa façon de se tenir.

Et toujours ce débit à la fois posé et ininterrompu, malgré un bon rhume et le contrecoup du décalage horaire, Steven WILSON revenant tout juste d'une tournée américaine de deux mois.

Oui, tout est là. Sauf que cette fois-ci, ce sont les conditions qui ont changé. Nous n'avons plus à nous contenter d'un coup de fil en guise d'interview ou d'une sortie d'album en catimini dans les bacs. Cette fois-ci, c'est la très confortable chambre d'un bel hôtel parisien qui nous accueille, deux mois jour pour jour avant la sortie française de l'album In absentia , premier disque de sa carrière (démarrée en 1988) à paraître sur une major.

Disponible aux Etats Unis depuis le 24 septembre dernier, l'album en version européenne (pour contrer les imports) comprendra deux titres supplémentaires et le vidéo-clip de " Strip the soul ".

Treize années après son premier enregistrement officiel sur lequel WILSON jouait de tous les instruments (Tarquin's seaweed farm, à l'époque uniquement disponible en cassette), huit ans après que ce " projet " fut devenu un groupe à part entière et après avoir vendu un quart de million de disques sur toute sa carrière en indépendant, PORCUPINE TREE se retrouve enfin avec toutes les cartes en main pour concrétiser ses ambitions :

" Le timing est bon pour deux raisons. Primo, parce que je crois sincèrement que nous avons fait là notre meilleur album. Et secundo, parce que le climat actuel du marché du disque a évolué dans une direction qui nous donne pour la première fois une petite chance d'atteindre le grand public. Aux Etats Unis en particulier, il semble exister une demande pour quelque chose de plus sophistiqué, en réaction à ces centaines de groupes génériques de néo-metal qui saturent le marché.

Là-bas, le néo-metal est devenu le rock " grand public " du XXIème siècle, TAPROOT, CREED ou NICKELBACK représentent aux yeux des gens ce que le mot ''rock'' signifie aujourd'hui.

Et j'attends toujours de rencontrer quelqu'un travaillant dans la musique - que ce soit un journaliste, un DJ ou même un responsable de maison de disques -- qui soit heureux de cet état de fait. Tout le monde est d'accord pour dire que quelque chose doit changer . Je crois qu'il faut voir dans les succès de groupes comme RADIOHEAD ou TOOL des signes de ce besoin du public à retrouver des groupes qui pensent en terme d'albums et dont la carrière ne va pas se résumer à deux ou trois singles.

Ces gens ne font pas de la " pop " dans le sens traditionnel du terme, leurs chansons ne passent pas à la radio ou à la télévision et pourtant, ils vendent beaucoup de disques. Tout comme la sortie de Sergent Pepper des BEATLES en 1967 et de Nevermind the bollocks des SEX PISTOLS dix ans plus tard , voilà des signes qui montrent que mous sommes arrivés à la fin d'une ère pour la musique. "

 

UN CHOIX DIFFICILE

Dans le passé, Steven n'a jamais caché qu'il gardait toujours un œil attentif sur les réactions aussi bien des médias que du public. Même en tant que groupe ''indé '', PORCUPINE TREE a très rapidement joué le jeu des singles, des vidéo-clips, etc.…

Contemporains de THE VERVE et de OASIS, Wilson a souvent exprimé son exaspération face à une étiquette " progressive ", aussi rédhibitoire qu'erronée, lui fermant beaucoup de portes, alors qu'il était le premier à souligner l'aspect " commercial " de sa musique.

D'une certaine manière, pourrait-on dire que son alliance avec le " grand capital " était la seule chose qu'il visait ?

" En fait, nous avions abandonné l'idée qu'un jour quelqu'un donnerait sa chance à PORCUPINE TREE.

Quand tu atteins la trentaine et que tu fais des disques depuis plus de dix ans, tu t'es depuis longtemps résigné à ne jamais avoir la reconnaissance du grand public. Tu te dis que si cela avait dû arriver, ça se serait fait quand tu étais jeune et assoiffé de succès. Personnellement, je pensais que des albums comme Signify (1996) ou Stupid dream (1999) étaient des disques qui avaient le potentiel de nous exposer à un plus grand public.

C'est une fois abandonnée l'idée de signer sur une grosse maison de disques que cela s'est finalement produit !

Je trouve ça assez ironique. Nous nous étions fait à l'idée de rester à jamais un groupe underground.

D'ailleurs, rien ne prouve qu'avoir signé sur Lava/Atlantic changera cet état de fait.

Je trouve que notre musique, en particulier sur nos trois ou quatre derniers albums, est très accessible.

Ce n'est ni bizarre ni trop expérimental. Alors oui, nous nous permettons quelques moments plus inattendus…

Mais le cœur de la musique de PORCUPINE TREE reste de bons morceaux. "

D'ailleurs, le premier morceau de In absentia, " Blackest eyes ", semble une parfaite introduction à son monde.

En quatre minutes, il résume parfaitement le son PORCUPINE TREE, notamment son penchant " pop ", même si les grosses guitares sont la nouveauté de ce septième album :

" Pour la première fois, j'ai réussi à concentrer en un seul morceau tout ce qui fait PORCUPINE TREE.

Ce n'est d'ailleurs pas pour rien que nous l'avons choisi en tant que premier single.

PORCUPINE TREE ayant toujours été un ''groupe d'albums'', ce choix était jusqu'alors toujours un problème pour moi. Nous avions sélectionné " Piano lessons " pour STUPID DREAM et " 4 chords that made a million " pour LIGHTBULB SUN (2001) et ça n'a pas marché. Avec " Blackest eyes ", c'est la première fois que je réussis à caser tous les aspects de PORCUPINE TREE dans un morceau ''pop''. Déjà que ce n'est pas très facile d'écrire un morceau ''pop'' tout court… "

Pourtant, le premier contact visuel avec In absentia fut le vidéo-clip d'un autre morceau de l'album " Strip the soul ". Un bout de film en noir et blanc à l'image du titre : torturé, dérangeant, avec un groupe n'apparaissant que de façon quasi subliminale. Soit plutôt l'antithèse d'un morceau ''pop''.

" Ce clip est une interprétation littérale des paroles de la chanson. Et encore, nous ne sommes pas allés jusqu'au bout, vu que " Strip the soul " parle de détournement de mineurs.

Je voulais faire quelque chose de très noir, à l'atmosphère claustrophobe, et ce titre était de loin celui qui s'y prêtait le mieux. Disons que cela ne devait être rien d'autre qu'un bonus ajouté au CD.

Le morceau n'est d'ailleurs même pas sorti en single. Ce qui est bizarre, c'est que notre maison de disques l'a tellement adoré qu'elle l'a quand même envoyé à des chaînes de télévision dont MTV2, qui l'ont diffusé assez régulièrement. Cela nous a permis de nous faire de nouveaux fans, mais je ne sais pas si le reste de notre musique leur paraîtra aussi sombre… "

 

DURCIR LE TON

Parmi les douze morceaux qui composent l'album, il en est un dont on pourrait trouver le cynisme déplacé. " The sound of Muzak " critique ouvertement l'aspect " produit de consommation " de la musique, à l'heure ou le groupe à enfin signé sur une grosse maison de disques !

" Ce morceau ne parle pas exclusivement du système des majors. Il évoque davantage le public lui même et l'apathie dont il fait parfois preuve. Par rapport à ma génération (Steven a 35 ans-ndr), il me semble que la frange la plus jeune des consommateurs a une façon très post-MTV de se "nourrir" de musique. Pour elle, la musique est un loisir qui n'arrive en général qu'en troisième ou quatrième position, derrière les jeux vidéos et la dernière paire de chaussures de sport à la mode.

Aujourd'hui, une personne sur quatre achète ses disques au supermarché, coincés entre un pot de confiture et un tube de dentifrice. Je trouve cela effrayant !

Par exemple, quand Physical graffiti de LED ZEPPELIN est sorti en 1975, ce fut un événement. Ou est passée cette excitation aujourd'hui ?

Tout le monde se contente d'avoir les cinq mêmes disques qui feront tout au plus une bonne bande son pour un prochain barbecue !

Plus personne n'est emballé à l'idée de fouiller pour trouver ce qui lui correspondra le mieux. "

Pour ceux qui vont découvrir PORCUPINE TREE avec cet album, la tâche ne va pas être forcément aisée. Avec 68 minutes au compteur et un panel musical allant d'une sorte de trip-hop aérien (" Gravity Eyelids ") à un instrumental rock dans la grande tradition PORCUPINE TREE (" Wedding nails "), en passant par un morceau métal bizarroïde (" The creator has a mastertape ") et une ballade fantomatique (" Colapse the light into earth "), cette première visite ne sera sûrement pas facile d'accès.

" Je plaide coupable : l'album est trop long ! Au début, j'avais en tête l'idée de faire un disque de 45 minutes. Par le passé, le support vinyl limitait pour raisons techniques la durée d'un album et ce n'était pas forcément une mauvaise chose.

Tous les grands disques, comme Dark side of the moon de PINK FLOYD, n'ont pas besoin de deux heures pour démontrer leur grandeur.

Je crois que cela a formaté l'oreille humaine et que c'est désormais naturel de relâcher son attention au bout de trois quart d'heure. Je voulais vraiment m'y tenir mais je n'y suis pas arrivé (sourire).

La seule façon dont In absentia semblait fonctionner , c'était sous cet ensemble de douze morceaux. Mais, contrairement à certains groupes actuels, nous offrons plus d'une heure de musique avec des changements d'atmosphères constants.

Tomber sur un disque qui propose presque une heure vingt du même morceau, il n'y a rien de pire ! "

Mais d'ou vient justement cette grande diversité ?

Sa collaboration récurrente avec les suédois de OPETH en tant que producteur et une tournée en première partie de DREAM THEATER ont visiblement laissé des traces.

" Musicalement, je fonctionne à coup de passions, il y a quelques années, j'ai découvert la scène électronique ambient avec des formations comme SCORN (groupe de Mick HARRIS, ancien batteur de NAPALM DEATH -ndr) et j'ai fini par sortir des disques dans cette veine-là, sous le nom de BASS COMMUNION.

Cette fois-ci, c'est dans la scène métal que je me suis immergé. MESHUGGAH a été une véritable révélation pour moi. Et bien sûr, j'ai travaillé avec OPETH.

Cela a forcément influé sur mon écriture pour PORCUPINE TREE.

J'avais de toute façon initialement prévu de faire un disque plus " dur ". Et cela a créé une sorte de contre-réaction assez étonnante : avoir durci certains passages a rendu les parties mélodiques encore plus mélodiques !

Mais je pense que nous existons depuis assez longtemps et avons une personnalité suffisamment établie pour qu'à l'arrivée, cela sonne avant tout comme du PORCUPINE TREE. "

 

MULTIPLES INCARNATIONS

Il faut savoir qu'en plus de BASS COMMUNION, Steven s'est lancé dans toutes sortes d'apartés (NO-MAN pour le rock arty, IEM pour le Kraut-rock, ALTAMONT pour la musique électronique). Alors pourquoi ne pas avoir agi de même face à cette " poussée d'hormones " ?

" J'aurais effectivement pu mais je ne l'ai pas fait. Parce que c'est ce que Mikaël a décidé de faire avec OPETH, en séparant en deux éléments distincts les deux facettes d'un même groupe. Or, ce que j'adorais avec Blackwater Park , c'est que nous avions tout ce qui fait le "son" OPETH.

Je trouve que Deliverance souffre un peu de ce choix. En étant 100% heavy, il a perdu de sa dynamique. Je ne voulais pas faire la même " erreur " avec PORCUPINE TREE. "

Mais vu la personnalité des musiciens impliqués (le clavier Richard BARBIERI a joué aux côtés de David SYLVIAN dans le groupe de new-wave JAPAN, de 1974 à 1982, alors que le bassiste Colin EDWIN vient du jazz.), ces derniers ont quand même tiré la grimace à l'écoute des premières versions des nouveaux morceaux en salle de répétition !

" Et ce n'est rien de le dire (sourire). Je dois avouer que les toutes premières démos, bien avant que Atlantic/Lava ne se montre intéressé par PORCUPINE TREE, comprenaient de nombreux morceaux qui ne se trouvent finalement pas sur le disque pour la bonne et simple raison qu'ils étaient largement plus agressifs et franchement métal !

Le reste du groupe n'a pas été négatif, mais disons qu'il a exprimé des doutes quant au fait de sortir un disque qui serait trop éloigné de ce qu'était PORCUPINE TREE.

Avec le recul, je sais qu'il a eu raison . Si j'avais totalement suivi mes premières intentions , In absentia aurait été un disque de PORCUPINE TREE se prenant pour un groupe de heavy-metal. Alors que tel qu'il est aujourd'hui, il a tout simplement intégré cette nouvelle influence, sans pour autant être avalé par elle. Mais j'avoue avoir toujours envie de faire un disque de métal (rires) ! "

En attendant que Steven s'achète un pantalon en cuir et se fasse tatouer " metal god " sur le bras gauche, le groupe pourra dire que l'année 2002 a été extrêmement chargée : en plus de regarder vers le futur avec In absentia, le passé a plus que jamais été d'actualité. Stars die , une double compilation couvrant les années 1991 à 1997 (soit les quatre premiers albums sortis sur Delirium records, label tenu par le manager du groupe, Richard ALLEN) est parue au printemps dernier. Des improvisations instrumentales, enregistrées lors des sessions de l'album Signify , en 1995/96, et sorties initialement sous la forme d'un vinyl intitulé Metanoia , sont enfin disponibles en format CD. Et l'album live Coma divine paru initialement en 1997, devrait subir début 2003 un lifting radical, le faisant passer du stade de simple à double album.

" Je suis quelqu'un qui se remet constamment en question . Et dès qu'on me donne l'opportunité de réécrire l'histoire en quelques sorte, je la saisi (sourire) !

Tous ces retours sur notre passé permettent de donner un sens aux choses. Stars dies , par exemple, permet de redécouvrir une période ou le seul mot d'ordre de PORCUPINE TREE était l'expérimentation.

Tout simplement parce que je n'avais pas encore trouvé la vraie nature du groupe.

The sky moves sideways était une sorte d'impasse : nous aurions pu sans problème continuer dans cette veine progressive et nous aurions fini par ressembler à une mauvaise copie de GENESIS. C'est quelque chose que j'ai tenté après avoir fait du " space rock " pendant quelque temps. C'était juste un essai et , pourtant, l'étiquette " progressive " continue de nous coller à la peau, ce qui est assez énervant !

Mais l'essentiel, c'est qu'aujourd'hui In absentia représente exactement ce que PORCUPINE TREE est en 2002/2003. Jusqu'à notre prochaine transformation, j'imagine… "

 

Olivier BADIN