BIG BANG n° 36, Août 2000

"Lightbulb Sun"

En se fiant aux interviews accordées récemment par Steve Wilson à divers magazines rock généralistes, on aurait pu s'attendre à découvrir avec Lightbulb Sun, le nouvel opus de Porcupine Tree, un pas supplémentaire dans la direction esquissée -avec un réel succès- par son prédécesseur, Stupid Dream: celle d'une pop de luxe aux velléités progressives de plus en plus décoratives. Le crédo du chanteur-guitariste, pourtant figure marquante et longtemps militante du courant néo-progressif dans les années 80, semble en effet tourner depuis un certain temps autour d'une unique obsession: se désolidariser de la communauté qui, pourtant, a certainement fait de lui ce qu'il est aujourd'hui ...

Pas rancuniers, nous lui souhaitons de figurer en bonne place dans les discothèques des fans de Blur et Radiohead. Porcupine Tree semble d'ailleurs emprunter cette voie avec un relatif succès puisqu'en vertu d'on-ne-sait quel accord (né de considérations plus ou moins musicales), Lightbulb Sun s'est retrouvé 'coup-de-coeur du disquaire' dans la plupart des Fnacs et Virgin de France. Néanmoins, et puisqu'après tout nous sommes de ceux qui suivent sa carrière depuis les balbutiements de No Man Is An Island (en 1985 !), on ne saurait lui prédire un succès total dans son entreprise.

Pourquoi ? Eh bien tout simplement parce que la musique proposée par Porcupine Tree dans Lightbulb Sun est encore trop sophistiquée et d'un abord un peu malaisé lors des premières écoutes. En un mot, trop progressive - ça y est, c'est dit ! - pour surfer sur la vague des raseurs de la britpop ... Voilà une introduction bien engageante, me direz-vous. Soit. Si Lightbulb Sun atteint ne serait-ce que la miotié des ventes d'OK Computer de Radiohead, je m'engage à démissionner de cette vénérable publication et à ne plus jamais jouer les prophètes de l'industrie musicale. En attendant le verdict, voici quelques arguments visant à étayer mon propos.

Tout en reconduisant la démarche honorée sur Stupid Dream (accoucher d'une pop progressive à l'efficacité maximale), Porcupine Tree s'est laissé aller à un retour aux sources des plus agréables en ornant Lightbulb Sun de sonorités et d'atmosphères qui fleurent bon l'Angleterre de la fin des années 60 et du début des années 70. Mais, à la différence d'un Oasis par exemple, dont l'inspiration est clairement 'beatlessienne' (tendance Lennon), Porcupine Tree pioche dans les indémodables recettes du Pink Floyd antérieur à Dark Side Of The Moon.

La chose n'est certes pas nouvelle, mais elle avait eu tendance à s'estomper sur Stupid Dream. On sait en outre que Steven Wilson cherche depuis longtepms à chasser cette influence trop étouffante à son goût. Consciemment ou non, il a raté son but, et il faudrait être d'une sacrée mauvaise foi pour affirmer que ce nouvel album n'est pas floydien. De fait, Porcupine Tree ne l'a pas autant été depuis The sky moves sideways: ainsi, le flamant rose - époque Meddle - déploie ses ailes sur Lightbulb Sun de façon plus ou moins conséquente. Exemples les plus succulents de ce mimétisme: "How is your life today ?" ballade psychédélique qu'on jurerait composée par Rick Wright, et la séquence centrale de "Hate song" où l'on croirait entendre le Gilmour du Live At Pompeii ...

Mais ne nous laissons pas obnubiler par cette référence insistante. Le champ stylistique couvert ici est beaucoup plus vaste. Huit morceaux sur dix sont des pop-songs et, à deux exceptions près (la tristement insipide "The rest will flow" et l'horripilant "Four chords that made a million", tube potentiel où Porcupine Tree n'a jamais autant évoqué Radiohead), aucune ne peut être taxée d'indigence mélodique ou de limiter ses références progressives à des fioritures en trompe-l'oeil.

Les thèmes se révèlent au fur et à mesure des écoutes (ce qui est toujours de bon augure quant au vieillissement d'un album), la voix lymphatique de Wilson - de plus en plus réminiscente de celle de Nick Drake - est chaleureuse, les rugissements instrumentaux, bien que forcéments circonspects, sont de toute beauté - Wilson nous gratifie de quelques solos de guitare d'anthologie, sur "Shesmovedon" et "Where we would be ?" notamment - et l'équilibre entre sonorités acoustiques et électriques est parfait (c'est particulièrement le cas sur le formidable morceau-titre).

Mais le coeur progressif de Lightbulb Sun est bien évidemment constitué par les deux pièces plus longuesn "Hatesong" et "Russia on ice", dont la seconde avait déjà été jouée lors de la tournée de l'automne dernier. On retrouve ici les qualités affichées par les classiques du genre ("Moonloop" ou "Radioactive toy" en tête), avec des développements instrumentaux plus que copieux, à faire palir de jalousie le Spock's Beard le plus inspiré (qui ne devrait cependant pas tarder à se rattraper avec son nouvel opus !). On y retrouve les cordes du Minerva Quartet, mieux intégrées que sur Stupid Dream mais qui pourraient être mixées encore un poil plus en avant.

Ces deux morceaux - "Russia on ice" surtout - cultivent un esprit progressif aventureux, mais jamais rébarbatif ou nombriliste. On a très certainement affaire ici à deux des meilleures compositions jamais crées par Porcupine Tree: notons d'ailleurs que ce sont les seuls co-écrits par les autres membres du groupe (Edwin pour les deux, Maitland et Barbieri sur le premier seulement), ce qui devrait encourager Wilson à encourager une écriture plus collégiale.

L'équilibre stylistique de l'album dans sa globalité interdit certes de considérer Lightbulb Sun comme une oeuvre purement progressive - tiens, une idée: pourquoi ne pas suivre l'exemple d' Ayreon et proposer la prochaine fois un album 'pop' et un album 'prog' ?!? - et ceux pour qui le live Coma Divine montrait la voie à suivre seront un peu déçus que Porcupine Tree fasse ainsi montre d'une ambition variable. Toutefois, si l'on suit les consignes de Wilson et que l'on juge cet album relativement à la production rock actuelle, pas de doute: Lightbulb Sun est l'un des grands albums de l'année 2000.

 

Olivier DAVENAS et Christian AUPETIT