>>> interview de Steve Wilson à Pratteln le 22 avril 2005 par Alex Cagli >>>

Alex Cagli: Je voulais te demander si l'album a été produit comme d'habitude, c'est-à-dire si tu as fait toutes les démos chez toi et qu'ensuite tu les as présentées au groupe ?

Steve Wilson: Une partie de l'album, oui. Mais pour la toute première fois dans l'histoire de Porcupine Tree, nous avons écrit de la musique en tant que groupe. A la fin des sessions, nous nous sommes mis ensemble dans une pièce pendant trois ou quatre jours et nous avons jammé, nous avons travaillé sur quelques idées et en fait quelques bonnes chansons en sont sorties. Glass-Arm Shattering, Halo, So-Called Friend et quelques autres morceaux qui sont encore inédits. Pour moi, ça a été une surprise, parce que je suis tellement habitué à travailler tout seul que je me disais toujours " Non, ça ne marchera jamais, tous les membres du groupe dans une pièce, ça ne peut pas marcher ! " Mais en fait, ça a vraiment bien fonctionné, donc je pense que la prochaine fois nous essayerons de nouveau et, pourquoi pas, nous écrirons encore plus de choses comme ça.

J'ai aussi entendu que cet album était tiré d'un scénario que tu as écrit avec un ami, mais je n'ai vu aucun fil conducteur évident et je ne peux pas dire que ce soit un album concept.

Non, ce n'est pas un album concept. Je ne voulais pas en faire un. Je n'avais pas envie de transposer l'histoire du film, car j'espère qu'il finira par se faire. L'idée de l'album, c'est plutôt de prendre plusieurs idées, thèmes et inspirations du film et de les utiliser comme base pour écrire des chansons qui aient leurs propres directions. Il y a beaucoup de choses dans les chansons qui ne sont pas dans le film et vice-versa. Mais tout ce qu'il y a dans les chansons, tout ce qu'il y a dans les visuels, toutes les projections que tu verras ce soir ou sur le site deadwing.com, tout cela, ce sont des indices sur le film. Je ne sais pas si tu as vu le livre de 72 pages : tout ce qu'il y a dedans a une signification et est inspiré par le film. Je sais que c'est un peu bizarre pour les gens parce qu'ils ne savent pas de quoi parle le film, et donc ça n'a pas vraiment de sens pour eux, mais en fait je pense que si ils lisent les paroles, si ils regardent les images, ça va leur donner un avant-goût et une idée de là où veut en venir le film.

Ce que j'ai pu ressentir, c'est une présence très forte du monde de l'enfance : dans les images, il y a beaucoup de choses qui y font penser, et dans les paroles de Start of Something Beautiful, il y a quelquechose comme " Maman a perdu le regard qu'elle avait pour toi, Papa ne t'a jamais voulu ", mais peut-être que tu ne veux pas en dire plus…

Oui, c'est juste, je ne veux pas en dire trop ! Comme je l'ai dit, les indices sont tous là. En fait, si tu pouvais comprendre tous les visuels et toutes les paroles, tu connaîtrais tout le film ! Mais en fait ce n'est pas si simple, je sais bien. On espère que ce film se fera, et donc un jour tout deviendra clair.

Comment avez-vous travaillé sur la pochette et les visuels ?

Il y avait trois personnes impliquées. Les deux principales étaient Lasse Hoile, le danois qui avait déjà fait les visuels pour le précédent album, et qui a fait toutes les photographies. Tous les collages, l'imagerie et les écritures ont été mises ensemble par Mike Bennion, qui est le co-auteur du scénario. Et ensuite, Carl Glover a fait l'assemblage final. Mais la plupart du travail a vraiment été fait par Mike et Lasse.

Et tu les guides beaucoup dans leur travail ?

Oh, Mike a écrit le scénario avec moi, donc il savait exactement quelles sortes d'images iraient avec. Lasse a lu le scénario, et il a pris beaucoup de photographies s'y rapportant. Mais presque tous ceux qui ont travaillé sur le disque connaissaient le script et étaient impliqués dedans.

Un autre fan m'a demandé de te poser une question. Il dit qu'il y avait un fond religieux dans Stupid Dream, et il voudrait savoir si il y en a dans le titre Deadwing.

Heu, en quelque sorte. En fait, le titre Deadwing ne se réfère qu'au personnage principal du scénario. C'est un gars qui s'appelle David, et il est un peu atteint : il est légèrement retardé au niveau des émotions et il n'est pas capable de communiquer normalement avec les autres gens. Et on ne le sait pas au début du film : on ne sait pas vraiment en quoi il est atteint, mais on le suit pendant les trente premières minutes du film et on se rend compte qu'il n'est pas une personne très heureuse. Et donc l'image Deadwing signifie, littéralement, comme un oiseau avec une aile brisée, ou avec une aile morte, ou encore quelqu'un qui n'est pas capable de voler et de s'épanouir dans le monde, qui ne ressent pas d'empathie et n'arrive pas à se relier aux autres êtres humains. Donc l'image Deadwing est aussi simple que cela : juste comme une aile brisée, ou une aile morte, ou une créature qui est légèrement atteinte.

Qu'est-ce que les trains représentent pour toi ? Parce que, comme dans In Absentia, on peut entendre des samples de train dans Blackfield , et aussi dans Deadwing. Alors y a-t-il une symbolique spéciale autour des trains en ce qui te concerne ?

En fait, oui. Quand j'étais très jeune, j'ai grandi près d'une station de chemin de fer, et donc toute mon enfance en a été en quelque sorte ponctuée. J'entendais les trains tard le soir pendant que j'étais couché, alors que tout le reste était calme et silencieux, et je pouvais entendre le sifflement des trains au loin, et c'est incroyable comme les choses qu'on expérimente dans notre enfance et qui semblent alors sans importance créent une ombre sur le reste de notre vie. Simplement des choses qui n'avaient pas l'air importantes et qui prennent une immense signification dans nos vies. Et donc les trains, chaque fois que j'entends des trains ou quoi que ce soit qui les concerne, provoquent immédiatement en moi une réponse émotionnelle nostalgique. J'ai toujours été fasciné par les trains, les voyages et le son des trains. En particulier, le métro londonien est un endroit très étrange, et il y a beaucoup de choses dans le film qui se passent dans le métro. Voilà la raison !

Et une chanson comme 'Arriving Somewhere But Not Here', je la ressens comme si il s'agissait d'une description de la porte vers l'autre monde, d'une certaine façon. C'est comme le départ d'une âme.

Je n'y avais pas pensé. Ce qui est beau avec les chansons, c'est qu'on peut les interpréter de différentes façons. Et parfois, ça m'embête de dire : "En fait, non, ça parle de ci et ça parle de ça ". Et ça ne parle pas vraiment de cela, ça parle d'autre chose, mais j'aime aussi ton explication et c'est bien que tu puisses l'interpréter comme ça.

Maintenant, quelques questions au sujet de la promotion et de la tournée. J'aimerais savoir comment tu apprécies le travail de Lava et de Warner à ce stade ?

Ca a vraiment aidé le groupe à passer un cap. Tu sais, comme je l'ai découvert, aucune compagnie de disque n'est parfaite, et il y a toujours des choses où on a l'impression qu'ils auraient pu mieux faire, ou différemment. Mais en fait, ils ont travaillé de façon optimale avec ce disque, ils ont vraiment fait de très bonnes choses, en particulier en ce qui concerne les passages radio en Amérique: en ce moment, nous y passons en rotation massive, et c'est incroyable pour nous, si loin dans notre carrière, de trouver et d'obtenir ce type de soutien maintenant. Je pense simplement que d'être sur une major te donne plus de profil et les gens te prennent plus au sérieux. Par exemple, quelque chose de trivial comme d'avoir ton CD rangé au Virgin Megastore dans le rayon des nouveautés, si tu es sur un tout petit label, c'est très difficile à obtenir. Si tu es sur un label comme Warner, il y a beaucoup plus de chance d'avoir ton CD dans un endroit où les gens vont le voir : ils entrent dans le magasin et le disque est visible, des choses comme celles-là qui ne sont apparemment pas très importantes. Mais en fait, ce sont des choses très importantes, surtout pour les gens qui ne te connaissent pas, qui te découvrent et vont entendre le nom Porcupine Tree pour la première fois. Comme ça, la prochaine fois qu'ils verront ton nom, ils se diront : " Je connais ce groupe, j'ai vu leur CD au magasin ", puis ils liront une critique et toutes ces choses se mettront ensemble, et c'est ainsi que les gens découvrent les groupes. En ce sens, la relation que nous avons avec eux est très bonne en ce moment et nous sommes très heureux.

Oui, et jouer comme tête d'affiche dans des salles comme le Paradiso, l'Elysée-Monmartre, l'Astoria, est-ce un rêve qui se réalise, d'une certaine façon ?

Oh, mes rêves changent tout le temps ! Il y a 15 ans, mon rêve, c'était juste de faire un album. Tenir dans mes mains un album que j'aurais fait et me dire " Oui, c'est mon rêve qui s'est réalisé ". Puis mon rêve, ça a été de jouer cette musique live, et ce rêve s'est réalisé, et ensuite mon rêve ça a été de dire " voyons si j'arrive à gagner ma vie simplement en faisant ce que j'adore faire ", et ce rêve s'est réalisé également. Et dans un sens, chaque fois que tu atteins un point où tes rêves se réalisent, il y en a de nouveaux pour prendre leurs places. Donc c'est génial, tout est fantastique, on remplit toutes ces salles, le groupe atteint plus de gens à chaque fois. Mais maintenant, mon rêve, c'est de vendre un million de disques, et mon rêve, c'est de faire un film, et mon rêve, c'est d'aller jouer au Japon, en Australie, ce que je n'ai pas encore fait. Donc il y a toujours de nouveaux rêves, tu vois ce que je veux dire. Ils se réalisent toujours et il y en a toujours de nouveaux pour prendre leur place.

Et en ce qui concerne les objets de collection qui atteignent des prix ridicules sur e-bay ?

Ca m'énerve vraiment, mais malheureusement il n'y a pas grand-chose que je puisse faire, car c'est un peu de ma faute, j'adore faire des éditions limitées : c'est une façon de sortir de la musique qui n'aurait jamais pu sortir autrement. Et j'ai toujours aimé les artistes qui font ça eux-mêmes, car je suis moi-même un collectionneur, et j'aime collectionner des choses rares et obscures. Et oui, parfois, j'achète des choses par des artistes que j'aime sur e-bay , pour 50, 60, 70, 100 dollars, et tu le fais parce que tu es un collectionneur et qu'il te faut cette chose. Mais ce qui m'ennuie, c'est quand des gens prennent délibérément avantage de la situation. Par exemple, nous vendons ce CD avec des extraits des projets solos, trois livres sterling pour 80 minutes de musique, et un type est venu à l'un des premiers concerts de la tournée, à acheté dix copies, les a mises sur e-bay, et en a vendu une pour à peu près 50 dollars. Et ça, ça m'emmerde vraiment. Juste parce que nous voulons rendre cette musique disponible, malheureusement, il y aura toujours des gens qui en tireront profit. Je ne sais pas ce que nous pourrions faire, honnêtement. A part tout rééditer bien sûr. On pourrait tout rééditer en permanence, mais je ne veux pas avoir à faire ça, car si tu dis que quelque chose est une édition limitée et que tu le réédites plus tard, tu reviens sur ta parole pour les gens qui l'ont acheté à l'époque en croyant que c'était quelque chose de spécial. On ne peut pas gagner, on perd de toute façon, je ne vois pas quoi dire.

J'espère que vous aller continuer à faire des éditions limitées, parce que je pense que c'est précieux pour les fans, surtout pour ceux qui étaient là dès le début.

Oui, nous allons continuer à en faire, j'en suis sûr.

Encore une question de fan : As-tu déjà pensé à faire une biographie du groupe et de ses membres ?

Quelques personnes nous ont demandé d'en écrire une ces deux dernières années… Je pense simplement que c'est trop tôt… Je veux dire que je ne suis pas sur d'avoir envie que ce soit écrit de toute façon, mais si je voulais qu'on écrive sur moi, le moment de le faire serait quand le groupe s'essoufflerait, alors que nous sommes encore en train de monter ! Attends que le groupe se sépare peut-être, ou alors prenne sa retraite ou soit sur la pente descendante, pas maintenant ! Et c'est ce que j'ai dit à ceux qui nous ont demandé : "Pourquoi ne pas encore attendre quelques années et alors peut-être essayer de faire quelque chose ".

Que penserais-tu d'aller jouer en Amérique Latine ?

Oui, on adorerait ! Je pense qu'on va le faire cette année pour la première fois. On va aller en Amérique du sud pour la première fois et je suis vraiment impatient !

D'autres fans ont demandé pour la Floride et LA ?

On va faire LA cette année, et aussi la Floride. On joue à Atlanta, c'est la Floride ? Ou alors en tout cas, c'est près de la Floride.

Et Israël ? Quand y retournez-vous ?

Israël non… J'ai peur que non… On nous a justement demandé de venir y jouer, mais il y a encore deux membres du groupe qui ne veulent pas y aller… Donc… Je voudrais… Ecoute ! J'adorerais vraiment aller jouer du Porcupine Tree en Israël… Blackfield jouera au Sea Port Festival à Haïfa à la fin juin, Porcupine Tree devait aussi y jouer mais on ne peut pas, je regrette…

Pendant les tournées, as-tu des idées pour une chanson qui te viennent ? Et si oui, comment les enregistres-tu ?

Je n'écris jamais en tournée. Je ne trouve pas que ce soit un environnement très inspirant pour écrire. Je ne peux pas… J'ai essayé, mais on est sans arrêt dans des dressing room, au soundcheck, dans le bus, avec le groupe, en train de parler avec des fans, et ce n'est pas le bon endroit pour écrire à mon goût. Si je me mets à écrire, j'ai besoin d'être dans un certain état d'esprit, dans un certain endroit, et ce n'est pas le cas en tournée.

Je vais maintenant te poser encore quelques questions sur la production. Tu as mentionné que tu utilisais beaucoup de Native Instruments , puis-je te demander tes plug-ins favoris ?

Les trucs de Native Instruments, c'est en fait ce qu'utilise Richard, donc il faut vraiment que tu lui demandes à lui. Je sais qu'il utilise Absynth, il utilise le plug-in du Prophet V , quelques autres, il te faudra lui demander.

Et la technique que tu utilises pour enregistrer les voix quand tu utilises des harmonies ?

Il n'y a pas de grand truc là-dedans, j'utilise en général des harmonies à trois voix, donc j'ai trois lignes mélodiques qui se lient ensemble. Toutes chantent des notes différentes, mais toutes vont bien ensemble. Ensuite, habituellement, je vais enregistrer chacune de ces trois parties 3 ou 4 fois, donc je me retrouve avec 9 ou 12 voix. J'équalise un peu, juste pour arrondir, en mettant un filtre hi-pass pour éliminer les basses fréquences, un peu de compression, et c'est tout ! Vraiment ! C'est assez naturel, il n'y a pas de grands secrets, il faut juste ensuite baisser le niveau des voix de la bonne façon… Oh, j'oublie, il y un truc que je fais : chacune des parties, si tu l'enregistres trois fois, tu mets une voix à gauche, une à droite et une au milieu.

Et tu les mixes différemment ?

Non, toute la séquence exactement au même niveau.

Et lorsque tu mixes la basse, quel spectre de fréquence utilises-tu ? Est-ce que tu élimines des fréquences ?

Habituellement, j'élimine un peu les basses fréquences subsoniques en dessous de 60 Hz, afin de laisser de la place dans le morceau pour d'autres choses.

Y a-t-il encore des artistes ou des producteurs avec lesquels tu aurais envie de travailler, maintenant ?

Heu, pas vraiment non… Je veux dire qu'il y a encore de nombreux artistes que j'admire vraiment et j'adorerais les rencontrer. Pour travailler… En fait, oui! Il y en a quelques uns, mais surtout dans la musique électronique, car il y a beaucoup de gars que j'apprécie vraiment et qui font de la musique électronique avec qui j'aurais envie de travailler, par exemple l'équipe de Warp records, et quelques autres plus atmosphériques… Mais en ce qui concerne Porcupine Tree, ce que j'aime, c'est que c'est un groupe à quatre assez carré !

Je pensais surtout à Steven Wilson !

Ok, alors oui, il y a quelques artistes électroniques, tu sais, des gens comme Autechre et Aphex Twin.

Et tu parlais aussi de faire des musiques de films, c'était un de tes buts.

J'adorerais faire ça, oh oui… C'est une des raisons pour lesquelles j'ai écrit mon propre film, parce que je me suis imaginé que c'était la meilleure chance que j'avais d'avoir la possibilité d'écrire une musique pour un film, oui !

Y a-t-il des projets électroniques ou ambient en cours ?

Je suis en train de faire deux nouveaux disques de Bass Communion cette année, et les deux ne seront disponibles qu'en vinyl. Un pour un label hollandais, et un autre pour un label américain. Les deux m'ont demandé de faire une édition vinyle très limitée… Ils sortiront probablement aussi un jour en CD, mais pour l'instant je fais deux disques vinyl de 40 minutes pour eux… Ce que j'adore ! C'est un réel plaisir pour moi de faire ça ! Je pense que c'est tout.

Et un nouveau No-Man peut-être ?

Non, pas cette année, je pense que peut-être l'année prochaine je commencerai à écrire des choses avec Tim. Cette année est vraiment dirigée sur Porcupine Tree, et je n'ai pas le temps pour tout ce qui concerne No-Man.

Et où en sont les plans pour un DVD ?

Oui, nous sommes quasiment sûrs maintenant de savoir où nous voulons filmer le DVD, nous avons choisis un endroit, et nous essayons maintenant de louer cet endroit pendant l'été ou au début de l'automne pour y filmer un concert, et ensuite, vers Noël et le Nouvel An, nous ferons le montage, on combinera avec beaucoup de séquences documentaires, des séquences de nous en studio, des séquences de nous en tournée, on a beaucoup de trucs géniaux, alors on va essayer de faire un package vraiment incroyable : un concert, et beaucoup de suppléments, et peut-être un son surround. J'espère qu'à la même époque l'année prochaine (en avril), il y aura un package DVD vraiment impressionnant sur le marché.