>>> Chronique >>> Steven Wilson - "Insurgentes" (2008) >>>


Par Christophe Demagny

"Recollecting MySpace". Tels étaient le titre et l'intention originels. Sortir, sous son nom, cet assemblage de morceaux écartés présentés sur sa page MySpace. Chemin faisant, notre monde largement parcouru au fil de tournées toujours plus harassantes, le grand Steve eut cette irrépressible envie de thématiser ces titres épars, d'en modifier, d'en extraire et forcément d'en ajouter. De donner de la cohésion, de l'épaisseur. Trailer opaque pour attiser le chaland, double album prévu pour un temps, la première version, ultra collector, limitée à 3000 copies, véritable livre d'art au format LP, splendides photographies, DVD bonus, 2ème CD d'inédits, un univers, est bien entre nos mains moites. Sombre et magique. Tellurique. "Insurgentes" : la plus longue avenue de Mexico City, un des lieux de l'enregistrement de cette rondelle hors-norme.

Allait-il s'agir de nouvelles pistes musicales ? D'un retour sur ses influences ? Pourquoi sortir cette œuvre sous son propre nom si ce n'était pour présenter un aspect sommatif ? Porcupine Tree meets Blackfield ? IEM sous perf No-Man à la sauce Bass Communion ? Finalement, un peu de tout ça ! Car la première surprise est tout de même de ne pas retrouver stricto sensu l'univers habituel de notre "homme-nipotent", sans être complètement étonné non plus. Logique mais finalement très expérimental. A plein de niveaux. Il y a finalement très peu d'éléments "classiques". Beaucoup de recherches et couches sonores. L'utilisation d'éléments contemporains tels que l'atonalité ou la répétition.

Une tendance presque 70s dans l'approche, sons secs, claviers spectraux, une utilisation des silences parfois Hollisienne, une production très sensiblement différente de ce qu'il a déjà fait. Des ambiances presque Pink Floyd côtoient des éléments new-wave à la Cure. Finalement peu d'électronique sauf sur le Thom Yorkien "Abandoner". Un certain manque de mélodies aussi. En tout cas, cela justifie pleinement le concept et la non-intégration dans un autre projet. Plutôt à rapprocher des Cover Versions (CD singles de reprises et morceaux originaux réalisés seuls), lien sûrement le plus évident en plus étiré, bien sûr, mais pas seulement.

"Harmony Korine", absolument splendide, est là pour "tromper l'ennemi". Arpège et voix "évidents". Envolée Porcupienne. "Abandoner" prend un virage radical, son final abordant un des aspects les plus marquants d'Insurgentes : un certain systématisme de l'incursion d'éléments bruitistes lors des derniers tiers de morceaux (drone, larsen, nappes, saturation). Une technique déjà utilisée plus ponctuellement par le passé (Cover Version V) et déjà repérée sur l'avant-goût "Get All That You Deserve".

Le délicat "Veneno Para Las Hadas" trouble autant par sa splendeur que par sa similitude avec l'entrée du chant de… "The Sky Moves Sideways" ! Au rayon délicatesses, impossible de passer sous silence les monumentaux "Twilight Coda" (instru transitionnel époustouflant dans sa gestion de sons fantômatiques), "Insurgentes" (et son piano de cathédral) et un "Significant Other" au refrain enveloppant, montée céleste Townsendienne. Chef d'œuvre se clôturant sur un bourdon digne de "OK Computer".

Enfin, deux pièces majeures, de plus de huit minutes, aux influences toujours plus variées et extrêmes, indus, jazz, free… "Salvaging" et surtout "No Twilight Within The Courts Of The Sun". Ambitieuses et complexes, des pièces à apprivoiser. Où des passages Crimsonniens se frottent à des grooves gavés de piano sautillants. Des passages qui ne feront peut-être pas l'unanimité, durant lesquels la batterie de Gavin Harrison virevolte, répondant aux multiples invités (Jordan Rudess, Tony Levin, Theo Travis, Michiyo Yagi…) présents dans cet "Insurgentes" aussi sidérant qu'audacieux, sombre et régulièrement peu évident voire abscons. Finalement, comme toujours, là où on n'attendait pas Steven Wilson.

Personnellement, un seul et unique bémol : l'absence de quelques éléments mélodiques aussi fracassants et éternels que "Lazarus", "Heartattack In A Layby" ou "Sentimental". Pour équilibrer, encore plus contraster. Et parce que l'harmonie est aussi un axe central de la personnalité sans égal de ce génie des temps modernes. C'eut été le sans faute absolu.

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