>>> Chronique >>> Steven Wilson - "Grace For Drowning" (2011) >>>



Par Christophe Demagny

Il y a trois ans, "Insurgentes", le premier véritable effort solo de Steven Wilson, avait réussi à apporter un lot significatif de nouveautés au pourtant déjà large spectre couvert par le leader de Porcupine Tree. Un certain radicalisme parfois surprenant voire abrupt qui pêchait seulement par un certain manque de mélodies flagrantes et par un côté un peu trop destructuré, fleurant bon une saine ambition, celle de proposer une oeuvre ultra personnelle un peu mastoc, pouvant passer du coq à l'âne, sans pour autant prétendre à l'effet catalogue.

"Grace For Drowning" se situe pleinement dans sa continuité. Au niveau de nombreux styles abordés, de certains traitements sonores. Mais il s'en éloigne aussi considérablement de bien des manières. Cette nouvelle oeuvre peut donner le vertige. Deux CD, ou plutôt deux albums en un, qui auraient pu sortir individuellement. Steven Wilson a depuis longtemps l'extrême intelligence de veiller à la structure de ses productions. Jamais de longueurs inutiles et une optimisation de la longueur des albums. Comprendre: ne jamais remplir les 70 minutes de musique possible. La juste durée d'un album se situerait autour de 40 minutes (nda: je suis bien d'accord).

Ce double album est donc bien à appréhender comme deux albums séparés pour un ensemble de moins d'une heure et demie (quand même !). Bien entendu et fort heureusement, il ne faut pas imaginer deux rondelles diamétralement opposées. "Deform To Form A Star" et "Like Dust I Have Cleared From My Eye" proposent un ensemble parfaitement homogène.

Et c'est bien là que se situe la très grande force de "Grace For Drowning". Un album qui coule de source, parfaitement maîtrisé. Le déroulement est d'une limpidité rare. Même les sections plus denses s'installant judicieusement, loin de l'effet "claque" voulu sur "Insurgentes".

La douce mélancolie du titre éponyme installe une ambiance irréelle et cotoneuse, hors du temps, qui ne quittera plus l'auditeur. L'impression d'entendre quelque chose d'à part est flagrante. On sait instinctivement qu'il va se passer quelque chose de très particulier. Et ça continue avec les digressions toujours instrumentales de "Sectarian", tour à tour jazzy, seventies ou plus pomp rock. C'est aéré, logique et simplement si bon !

Sans s'en apercevoir, le fantastique "Deform To Form A Star" est déjà en train de dérouler ses mélodies sinueuses, cette mélancolie si typique qui manquait à "Insurgentes" et qui transpire ici à travers chaque note. Sûrement un des plus beaux morceaux de toute la carrière de Steven Wilson. Parfait !

Et une grande particularité du disque se trouve là. L'immense "Postcard" ou les plus aventureux "No Part Of Me", "Index" et "Track One" emplissent nos neurones d'harmonies somptueuses hautement mémorisables. Quand "Abandoner" se contentait de sa parure électronique, "No Part Of Me" en fait un squelette sur lequel chair et sang viennent se greffer avec génie à l'aide de développements pourtant parfois déjà utilisés auparavant (quelques circonvolutions bruitistes). Mais cette fois-ci, l'intégration est organique, sensitive.

Pas de murs de guitares. Instrument ici utilisé avec parcimonie. Parfois quasiment absent. Ce qui rend ses rares interventions surnaturelles (le solo de "Deform To Form A Star", à tomber). La révolution est peut être là. La guitare est-il un instrument si indispensable dans le rock ? Piano, orgue, nappes, flutes (Ah, Theo Travis !)... notre homme maîtrise désormais parfaitement son vocabulaire et arrive même encore à l'enrichir.  L'apaisement est total dans ce disque que l'on sent particulièrement important pour son auteur. Comme une plongée en apnée à travers l'histoire de la musique, le temps, les notes et les rythmes.

Le tableau est d'un équilibre vertigineux. "Belle De Jour" (inspiré du film de Bunuel) est une BO somptueuse, des images apparaissent instantanément (encore un vrai don inexploité). L'intermède instrumental "Raider Prelude" se posant en contrepoint aux brillantes élucubrations free-jazz/Krautrock/King Crimson de "Remainder The Black Dog" et "Raider II" (23 minutes au compteur tout de même).

Et dire que tout ceci va se retrouver joué live le mois prochain avec un casting de rêve pour la première vraie tournée solo de Mr Wilson !

"Like Dust I Have Cleared From My Eye". Le voyage est fini. Etonnant blues crépusculaire. Steven Wilson s'enfonce sur son chemin, face au soleil couchant. Vision pastorale un peu osée mais si présente.

"Grace For Drowning" est certainement l'album le plus personnel, intime, d'un Steven Wilson que l'on sent apaisé comme jamais. Libre comme jamais. Un de ses chefs d'oeuvre. Un chef d'oeuvre.

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