>>> Steven Wilson >>> Londres, Shepherd's Bush Empire - 31 octobre 2011 >>>

Par Christophe Demagny


Au mois d'avril dernier, le formidable concert de Blackfield au Trianon parisien avait su combler mes dernières attentes live relatives à l'incroyable complexité de l'oeuvre wilsonienne. Comment ce petit bonhomme pouvait-il exceller dans tant de domaines ? Car même en étant un indéfectible fan de cet énième side-project, le concert qui suivit la sortie de ce "Welcome To My DNA" un poil différent (dans le bon sens du terme), me faisait craindre un impact live moins dense que lors d'un concert de Porcupine Tree, que la succession de titres plus abordables ne génère une linéarité un peu frustrante, même si délicieuse. Que nenni ! Le show décolla allègrement vers des stratosphères de puissance, de délicatesse et de mémorables refrains mélancoliques. Un concert fluide et magique de bout en bout durant lequel nos pieds quittèrent souvent le sol...

Je ne m'attendais alors pas du tout à pouvoir me délecter, six mois après, d'un nouveau gig du maître, dans une configuration encore plus particulière. Car si la question s'est régulièrement posée depuis le début du développement de sa carrière solo en 2008, les réponses ont toujours exposé les difficultés de planning (répétitions et concerts en eux-mêmes), le challenge de trouver des musiciens talentueux disponibles et partants et la crainte d'un manque d'intérêt du public.

C'est donc à notre plus grande surprise que l'on découvrit l'annonce d'une véritable tournée (Européenne et US) suite à la sortie du référentiel et pantagruélique "Grace For Drowning". Relativement courte mais proprement inespérée ! Un rêve, pour moi, depuis la connaissance du mythique concert acoustique solo de Delft en 2000, premier véritable pas en solitaire. Impossible de louper ça. Le line-up est à tomber, les attentes et questions nombreuses (du Cover Version ? Des reprises ? Des titres rares ?...).

Mais argh ! Le concert parisien tombe durant des vacances romaines déjà prévues ! Rien n'y fera, ce sera donc Londres, dernière date du leg européen et seule date anglaise. Non mais !

Décidément, ce concert est à part. Absolument pas pris à la légère. On sent que tout est pensé jusque dans les moindres détails. L'entrée dans la salle se fait dans la prenante atmosphère de Bass Communion, ses infra-basses et son côté hypnotique. Un rideau transparent sépare la scène du public. Le côté parfois glauque est encore renforcé lorsque la lumière s'éteint et que des projections de Lasse Hoile nous terrifient pendant encore près d'une heure. Certains auront pu trouver ça un peu trop long, c'est sûr. Mais l'impression de pénétrer l'âme du grand Steve n'en est que renforcée.



L'un après l'autre, chaque musicien arrive tranquillement sur scène, ajoutant son instrument à l'architecture sonore qui se dessine. C'est souple, ample, libre. Steve n'arrive qu'au bout de cinq minutes, sans guitare, et présente avec une profonde fierté et un enthousiasme communicatif ses compères du moment. Il se prosterne, se lance dans une transe sidérante, danse en accentuant ses désormais célèbres mimiques de mimines. Sa musique solo n'est pas une lubie. Nous sommes au coeur du truc.

Le rideau devant la scène accueille de nouvelles projections et crée une ambiante très particulière et non une distance prétentieuse. Tous les films projetés durant la soirée démontrent à nouveau l'importance des arts visuels dans l'esprit de Wilson. C'est un véritable show mais sans superficialité. C'est personnel, différent, original. Une sorte de monstre avec sa vie propre. Et le serpent commence à s'enrouler pour ne plus desserrer son étreinte...

Les vagues déferlent, une à une, on suffoque presque devant tant de variations, d'intensité, d'idées. Même les plus réfractaires aux longues plages jazzy, bien sûr déjà fortement présentes sur album, accepteront sans ciller ces séquences tant la maîtrise des musiciens est irrésistible, tant l'alternance avec les merveilles harmoniques est équilibrée. "Raider II", présentée par Steve comme un vrai challenge musical, assomera ainsi une salle qui n'en demandait plus tant.

La décontraction de Wilson est incroyable, abandonnant régulièrement tout instrument pour aller titiller chaque musicien. Voix au vocoder digne de Air avant le troublant et génial "Index" (la salle était alors prête à lui manger dans la main), un énorme "Thank You" hurlé du fond du coeur un peu plus loin, style vocal particulièrement modifié durant certains passages ("No Twilight Within The Courts Of The Sun", "Raider II").



Les musiciens ne sont pas vraiment en reste, c'est le moins que l'on puisse dire. Le brillant Adam Holzman (remplaçant de dernière minute !) transcende "Deform To Form A Star" d'une incroyable intro au piano. On n'a pas joué avec Miles Davis par hasard. Le morceau décolle, comme tous les autres en vérité. Marco Minnemann est simplement un véritable Dieu. Groove, technique, sobriété, tout est là. A ce niveau, c'est vraiment la très, très grosse classe. Chapeau. Lui aussi apporte un plus à des versions studio qu'il a pourtant souvent enregistrées lui-même. L'entré de la batterie sur "No Part Of Me" est tuante. Vive et précise, quel pied ! Tout comme sur le délicat nouvel arrangement rythmique de la délicieuse "Postcard". Le final est un hymne. Pour peu, on en aurait tous eu les bras au ciel.

"Harmony Korine" est accueillie comme un hit single. Bien aidé par l'incroyable ligne de basse bulldozer d'un autre joyau de la soirée. L'exceptionnel Nick Beggs ! Que dire de ce bassiste hors-norme ? Oui, c'est bien l'ex-Kajagoogoo ! Aussi aperçu depuis avec Steve Hackett ou Steve Howe. Rien que visuellement, il vaut le détour, un grand blond avec couettes et lunettes de soleil. Poses à la Chris Squire, Rickenbacker qui pilonne et Stick Chapman. Il écrase tout. Un son gras ultra propre et omniprésent. Appui rythmique et mélodique, excellent choriste. C'est simple, il irradie l'espace. The touch, the look, the attitude, the music !

Theo Travis, discret et efficace, comme toujours, n'est pas en reste et apporte cet élément si important et présent dans la musique hors-PT de Wilson. La flûte et le sax, plutôt bien mixés, présents dans les moments calmes, intégrés dans les sections appuyées. Aziz Ibrahim (déjà vu dans le h Band de Steve Hogarth) est lui-aussi parfaitement à sa place, plutôt en léger retrait (malgré sa guitare lumineuse), égrénant notes orientalisantes et tissant les toiles contemporaines voulues par le maître de cérémonie (pas de place aux lourdes guitares en avant ce soir, comme sur les albums d'ailleurs).

Finalement, la seule petite inquiétude sera sûrement venu du temps mis par ce fameux rideau (un principe déjà utilisé par Marillion durant sa courte tournée .com fin 99) à tomber. Un ou deux morceaux auraient sûrement suffi alors qu'il aura tout de même fallu attendre "Sectarian" avant d'avoir l'impression de retrouver un contact direct avec le groupe. Mais bon, comme le dit Steve, c'est son moment préféré du spectacle ;o) Certains ont du avoir peur.



Fin du concert, les musiciens quittent la scène comme ils sont venus (bien vu !). C'est l'ovation. Steve Wilson semble sincèrement touché. La dernière interrogation est rayée. Le succès est aussi public. Ne doutons pas que d'autres concerts et tournées auront lieu.

Le rappel prend la forme de "Get All You Deserve". Steve débarque sur scène, tel un possédé, avec le fameux masque à gaz de la pochette de "Insurgentes". Effet garanti. Tout le monde adore ! Si c'est tout ce que nous méritons, Mr Wilson a une vision décidément bien sombre des choses (mais on le savait). Ombres lugubres. Poupées massacrées. Masque à gaz.
Le concert n'aura reposé que sur des titres des deux albums solo. Nul besoin d'autre chose. D'accord, il n'y a pas eu la splendide "Belle De Jour", le délicat "Insurgentes" ou le mille-feuille "Significant Other". Mais ce soir, chacun aura pu avoir l'impression de vivre un moment spécial, avec un groupe hors du commun ayant su dépasser le cadre des morceaux. Comme s'ils jouaient ensemble depuis toujours. Proposer un show total, audacieux et ambitieux. Risqué aussi, sur bien des points.



La présentation des musiciens se fait de manière tout aussi fun et originale. Les noms des musiciens apparaissent sur l'écran et Steve les pointe du doigt en sautillant. Et pour finir: "Thank You And Good Night"...

Oui, c'est exactement cela. Thank You And Good Night. Et elle le fut.

En espérant qu'elle ne sera pas trop longue.

Les lumières se rallument. Projections et Bass Communion. La boucle est bouclée. Le voyage est terminé. Et il fut lumineux.





Marco Minnemann: Drums
Nick Beggs: Bass
Aziz Ibrahim: Guitar
Adam Holzman: Keyboards
Theo Travis: Flute, Sax...



No Twilight Within the Courts of the Sun
Index
Deform To Form a Star
Sectarian
Postcard
Remainder The Black Dog
Harmony Korine
Abandoner
Like Dust I Have Cleared From My Eye
No Part of Me
Veneno Para Las Hadas
Raider II

Get All You Deserve